L'�tat de possession
La possession est un ph�nom�ne universel consistant en un changement de la personnalit� qui anime le corps. Celui-ci est tout � coup gouvern� par un autre propri�taire que le moi quotidien.
En voici quelques exemples :
- En Asie, � Java, Merry Ottin et Alban Bensa 1 racontent une c�r�monie chamanique
observ�e en l968. Les dukuns (sorciers, chamanes), sous couvert de spectacles populaires, pratiquent toujours
la religion ancestrale qui cohabite dans toute l'Asie avec l'lslam. Lors d'un tel spectacle, les deux Europ�ens
virent "le dukun m�tamorphoser un participant d'abord en tigre d�chirant l'air de ses doigts �cart�s, pr�t
� griffer, � d�chirer, puis en singe qui pousse des cris aigus, se gratte la t�te et le derri�re, attaque � coups
de dents une noix de coco qu'il fracasse ensuite sur son cr�ne pour en boire l'eau. Bient�t il s'�chappe de
l'enceinte sacr�e � quatre pattes et � une vitesse �tonnante : d'un bond il est en haut de l'arbre feuillu, derri�re
l'une des maisons. Il pousse des cris per�ants et saute de branche en branche ; le voici maintenant au fa�te de
l'arbre. Il se balance sur la derni�re ramure " .
On pourrait prendre d'autres exemples : en Chine, les cultes de possession tao�stes se perp�tuent. En France,
dans le village d'accueil indochinois de Sainte-Livrade (Lot-et-Garonne), le culte ancestral se maintient encore
aujourd'hui et j'ai pu assister, dans le temple bouddhico-animiste, aux �tonnantes transformations d'une tr�s
vieille femme, poss�d�e durant des heures par toutes sortes de divinit�s : th��tre sacr� au cours duquel, dans
son corps soudain redevenu souple et fort, s'incarn�rent successivement un mandarin plein d'autorit� et de componction,
une princesse des eaux jeune et a�rienne, un guerrier redoutable, un petit prince espi�gle et agile et enfin un tigre
rugissant. L'�tonnante transformation de la vieille dame, plus qu'une imitation, semblait une v�ritable m�tamorphose.
Elle �tait litt�ralement m�connaissable : effacement des rides, disparition apparente de l'arthrose, lib�ration des
r�flexes, son corps avait acquis les qualit�s des personnages qu'elle avait jou�s.
Mon guide me pr�cisa que ces effets �taient durables et que c'�tait la pratique r�guli�re de ce culte qui expliquait
l'�tonnante long�vit� des fid�les .
- En Afrique, les cultes ancestraux polyth�istes o� se pratiquent la transe et la possession, bien loin de dispara�tre,
ont pris, depuis les ind�pendances, un regain de vigueur. Longtemps r�prim�s par les missionnaires chr�tiens, ils
jouissent � nouveau d'une reconnaissance officielle : les cultes Vaudou au Togo et au B�nin, le Dlo
en C�te d'Ivoire, le Zebola au Congo, le Bwete au Gabon, le Bori au Niger, le Tromba
� Madagascar (pour n'en citer que quelques uns) sont pratiqu�s par toutes les couches de la population, en m�me
temps que les grandes religions monoth�istes (Islam et christianisme). Il n'existe en effet nulle incompatibilit�
entre la foi monoth�iste et polyth�iste : on peut servir un dieu souverain en m�me temps que de multiples dieux
secondaires, plus proches des humains, si proches m�me qu'ils s'incarnent dans leurs corps : c'est la possession.
En Afrique, ce registre ne s'est pas laiss� refouler comme ce fut le cas pour nos anc�tres celtes, contraints de
se convertir au christianisme et d'adorer un dieu unique.
En 1975, j'eus l'occasion d'assister dans la banlieue de Lom�, capitale du Togo � un culte de possession tel qu'il
s'en d�roule plusieurs chaque dimanche dans ce quartier.
Dans la cour du temple, les participants commen�aient � arriver. Apr�s quelques paroles �chang�es, ils s'asseyaient
tranquillement en cercle. Au centre se tenaient les musiciens qui, comme partout dans le monde, soutiennent les
invocations aux dieux prononc�es par les pr�tres et reprises par les initi�s, reconnaissables � leurs v�tements
blancs, puis par l'assistance. A chaque dieu correspond une invocation pr�cise, chant�e sur un rythme donn�.
Les invocations se suivent selon un ordre rituel. La premi�re fut celle de Mammy Watta, la d�esse des
eaux marines. Tout � coup, sans que j'aie pu distinguer le moindre signe pr�curseur, une femme qui se trouvait
assise non loin de moi se redressa avec un cri per�ant et sauta au milieu de l'espace central, saisie d'une agitation
violente, d�sordonn�e, ponctu�e de cris stridents : la transe sauvage, non encore canalis�e. 2
Imm�diatement des initi�s s'empress�rent autour d'elle, l'aidant � orienter ses grands pas saccad�s et arythmiques vers
la porte d'une des chambres entourant l'espace central. Elle en ressortit quelques minutes plus tard, transform�e.
Habill�e d'une gracieuse robe blanche, la t�te couverte d'un coquet fichu blanc, elle avan�ait d'une d�marche
ondulante, le visage souriant. Elle �tait devenue Mammy Watta, la d�esse de la mer.
Entre temps, une deuxi�me transe s'�tait d�clench�e, toujours sur l'invocation � Mammy Watta. Mis � part le
fait que cette fois ce fut un homme qui tomba en transe, on pouvait remarquer les m�mes caract�ristiques : le corps,
� la motricit� d'abord en d�sordre avec un visage aux yeux r�vuls�s, se laissa apprivoiser pour entrer dans la
chambre-vestiaire d'o� il ressortit rev�tu de la robe et investi de tout le comportement hyperf�minin de
Mammy Watta.
En suite, on invoqua Ouango, le dieu-ca�man, dieu des rivi�res et de la fertilit�. Lorsqu'apr�s sa transe
pr�liminaire, la femme qu'il chevauchait ressortit du vestiaire, elle dansait d'une fa�on litt�ralement reptilienne.
Ses doigts �cart�s s'ouvraient et se refermaient lentement, tout en elle �tait devenu pesant, tra�nant, flegmatique
avec quelque chose d'amphibie qui transportait le spectateur entre deux eaux.
- En Am�rique, les Indiens pratiquent toujours des cultes de possession, mais c'est surtout en Am�rique du Sud,
et particuli�rement au Br�sil que ces cultes (Candombl� et Macumba) sont num�riquement importants.
On retrouve bien, sous la plume de R. Bastide 3 � propos du Candombl�,
les caract�ristiques universelles de la possession comme m�tamorphose en Autre : "..alors les gestes ont une autre
beaut�, les pas de danse atteignent une �trange po�sie. Ce ne sont plus de petites couturi�res � la journ�e, des
cuisini�res ou des laveuses qui tournent au son des tambours dans les nuits de Bahia, c'est Xango
(dieu de la foudre) rouge et blanc, c'est Yemanja (d�esse de la mer) peignant ses cheveux de varech.
Les visages sont devenus masques, se sont matamorphos�s, ils ont perdu les traces du travail quotidien, les
stigmates de la vie de tous les jours avec ses soucis et ses mis�res " .
Poursuivons ce rapide tour du monde de la possession par une incursion aux Antilles, en Waiti o� le Vaudou, apport�
d'Afrique par les esclaves durant les trois si�cles de traite des Noirs, est extr�mement pratiqu� (� Cuba, il se nomme
Santeria). A. Metraux 4 r�sume une �tonnante s�rie d'incarnations : Ils peuvent
�tre Ogou-Balindjo, dieu glapisseur qui s'arrose la t�te avec de l'eau, puis subitement devenir
Gu�d�-Fatras et ex�cuter une danse acrobatique se terminant par l'apparition de Petit-Pierre, esprit
glouton et querelleur qui, pour la plus grande joie de la galerie, cherche noise aux assistants. En une autre occasion,
ce fut une femme, laquelle en proie � la d�esse V�l�k�t�, se contorsionnait, les membres crisp�s, la langue
pendante et le cou tordu. Elle avait r�ussi � disloquer son corps de la fa�on la plus affreuse quand soudain elle cessa
d'incarner la hideuse V�l�k�t� pour se transformer en une divinit� fol�tre ".
- En Europe subsiste un ancien culte dionysiaque, pratiqu� en Italie, dans la r�gion de Tarente. Une araign�e mythique,
la tarentule cens�e piquer certaines femmes, d�clenche chez elles une maladie de langueur. On soigne ces
tarentul�es par les danses dites tarentelles ex�cut�es au son du violon.
En dehors de ce vestige pa�en, c'est le plus souvent le diable qui s'empare du corps. Aussi le terme possession
�voque-t-il aussit�t en Occident un �tat tragique et redoutable. Pour l'Eglise catholique, la r�alit� de la
possession diabolique est si s�rieusement prise en compte qu'elle continue � maintenir un exorciste par dioc�se...
et nombreux sont ceux qui viennent � leurs consultations.
De nombreux t�moignages de la fameuse �pid�mie de possession diabolique qui frappa, au 17�me si�cle,
tout un couvent d'Ursulines � Loudun ont �t� recueillis par M. de Certeau 5
et relatent comment les poss�d�es se m�tamorphosent en b�tes dont elles reproduisent la marche � quatre pattes, la
reptation, les aboiements, les sifflements, la mani�re de mordre, de griffer etc. Bien plus, elles sont incollables
en th�ologie, alors que leur instruction est sommaire, et elles parlent en langues (l'une d'elles aurait m�me r�pondu
dans la langue d'une tribu d'Indiens d'Am�rique qu'elle n'avait jamais entendue).
Les performances de ces religieuses sont qualifi�es d'horribles parce qu'attribu�es � Satan. Ces m�mes manifestations
corporelles, lorsqu'elle sont cens�es venir de l'�sprit-Saint sont consid�r�es comme miraculeuses : les convulsionnaires
de Saint-M�dard au 18�me si�cle, de nombreux poss�d�s du Saint-Esprit tels les sauteurs sacr�s d'une secte
am�ricaine, pr�tent momentan�ment leur enveloppe corporelle � une entit� autre : Dieu, le Diable, un saint, un esprit,
un mort ou m�me, para�t-il, des extra-terrestres !
Quoi qu'il en soit, l'Occident a jet� aux orties les �tats de transe et de possession, se privant ainsi d'un proc�d�
th�rapeutique qui, partout ailleurs a fait ses preuves.
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La danse-th�rapie par l'�xpression Primitive
Peut-on reprendre � notre compte ces th�rapies
traditionnelles dans lesquelles le corps exorcise (c'est-�-dire, encore une fois, n'expulse nullement, mais au contraire
reconna�t, autorise et exprime) ce qui habituellement nous fait souffrir.
Jung disait que nos maladies sont des dieux que nous avons n�glig�s. Que n�gligeons nous, nous occidentaux et dont nous
p�tissons ? Peut-on le reconna�tre et le r�orienter positivement par la danse ? Faut-il pour cela passer par un syst�me
religieux qui, bien �videmment n'a plus gu�re de signification pour nous ? C'est � ces questions que l'�xpression
Primitive s'efforce de r�pondre.
L'�tude anthropologique de la danse-th�rapie rituelle des soci�t�s traditionnelles, en r�habilitant la dimension de
la directivit� et de l'implicite, renouvelle la conception et les pr�suppos�s de certaines formes modernes de th�rapie
bas�es sur l'improvisation, l'interpr�tation (ou lecture du corps) et la verbalisation.
L'expression Primitive est une technique de danse-th�rapie qui s'efforce de renouer avec des pratiques traditionnelles
dont l'efficacit� n'est plus � prouver, tout en cherchant ses fondements th�oriques dans les plus r�centes avanc�es de
l'anthropologie et de la psychanalyse.
Elle se pr�sente comme une f�te, un rituel collectif, chaleureux et ludique : les participants dansent au son du
tam-tam en s'accompagnant de la voix.
Ses outils sont ceux des rituels dans�s traditionnels :
- le rythme met en �veil des fondements inscrits en chacun et c�l�br�s ici collectivement.
- la r�p�tition des gestes fait entrer le danseur en r�sonance avec eux.
En effet, le mouvement r�p�titif, induisant rapidement s�curit� et plaisir de l'anticipation, permet de l�cher prise :
le mouvement part tout seul, entra�nant le sujet dans un enthousiasme croissant, une l�g�re transe.
Il se trouve alors poss�d� par (c'est-�-dire articul� profond�ment �) des �l�ments humains fondamentaux :
- le balancement, structure universelle, � la fois psychique et physique, qu'activent :
- la succession des deux pieds (pulsation de la marche, pas de base de toutes les danses rituelles)
- les mouvements, toujours appari�s ;
- les arch�types, repr�sentants de sentiments et situations universellement exp�riment�s.
Les d�sirs les plus fondamentaux trouvent la possibilit� de se mobiliser , se canaliser et se repr�senter de fa�on
symbolique, jou�s dans des mod�les que les participants captent en se les appropriant progressivement par la r�p�tition.
L'�xpression Primitive donne en effet la chance de r�aliser symboliquement (mais corporellement) des comportements
g�n�ralement inhib�s, voire r�prim�s car interdits ; inscrits en chaque �tre humain, ils exigent pourtant, sous peine
de troubles d'�tre exorcis�s (Par exemple pouvoir sortir sa voix aussi fort qu'on veut, d�ployer son corps avec ampleur,
jouer au guerrier, � la princesse, � la sorci�re, avoir droit � l'espi�glerie comme les enfants, s'autoriser � rendre
� ses mouvements la l�g�ret� ou la puissance de l'animal etc.).
La reconnaissance et l'expression des affects fondamentaux par le biais des arch�types est th�rapeutique dans la
mesure o� il devient possible de les �veiller, puis de les ext�rioriser en comportements admis, g�n�raux...et
plaisants. Ceci permet de les d�dramatiser et les d�culpabiliser, de les jouer en les explorant dans le cadre d'une
transgression autoris�e , donc non dangereuse, de les faire passer dans une symbolisation reconnue, partag�e, par
cons�quent lib�ratrice et structurante.
Danse-th�rapie anthropologique, l'expression Primitive ne s'inscrit pas seulement dans une nouvelle approche de l'Art,
mais de la th�rapie qui se dessine aujourd'hui : la dimension rituelle, le caract�re ludique et l'aspiration � la
beaut� du geste pour exprimer ses d�sirs sur un mode non-verbal, rel�vent d'une nouvelle fa�on de soigner.
Elle offre un bon exemple de cette approche contemporaine, en proposant des mod�les artistiques, des susceptibles
de r�-articuler les pulsions, de les r�organiser en les r�alisant de fa�on symbolique, positive et valorisante.
L'action th�rapeutique na�t (par surcro�t) de l'efficacit� symbolique, se d�ployant alors en dehors de toute
verbalisation rationalisante, violence interpr�tative ou intellectualisation.
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Bibliographie
- BASTIDE R. Les religions africaines au Br�sil, PUF, 1960.
- COMMENGE B. La danse de Nietzsche, L'infini, Gallimard, 1988.
- DE CERTEAU M. La possession de Loudun, Julliard, 1970.
- DE MARTINO E. La terre du remords, Gallimard, 1966.
- Ladakh, de la transe � l'extase, Peuples du Monde, 1988.
- LEVY-BRUHL L. La mentalit� primitive, Alcan, 1925.
- METRAUX A. Le vaudou haitien, Gallimard, 1957.
- OTTIN M. et BENSA A. Le sacr� � Java et Bali, R.Laffont, 1 969 .
- SCHOTT-BILLMANN F. Possession, danse et th�rapie, Sand, 1985.
-
Danse, mystique et psychanalyse, Chiron, 1987.
Le primitivisme en danse, Chiron, 1989.
France Schott-Bilmann, Paris 1992
Notes :
1 - OTTIN M. et BENSA A. Le sacr� � Java et Bali, R. Laffont, 1969, p. 47 � 65.
2 - SCHOTT-BILLMANN F. Possession, danse et th�rapie, Sand, 1985, p. 53 � 59.
3 - BASTIDE R. Les religions africaines au Br�sil, PUF, 1960.
4 - METRAUX A. Le vaudou ha�tien, Gallimard, 1957.
5 - DE CERTEAU M. La possession de Loudun, Julliard, 1970.
6 - SCHOTT-BILLMANN F. Possession, danse et th�rapie, Sand, 1985, p. 81-82.
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