La m�lancolie, une plong�e salvatrice

Extrait d'un ouvrage � para�tre.

Illel Kieser 'l Baz

Maladie, mythe, retour au romantisme ?

Une �tranget� ordinaire

Je re�us un jour la visite d'un jeune homme, musicien de talent. Rien ne laissait soup�onner que, derri�re son visage poupin d'adolescent, le mal de vivre accomplissait une �uvre fatale. L'existence s'offrait � lui avec g�n�rosit�, pourtant, quelque chose semblait s'�tre d�lit�, ne laissant appara�tre que l'excavation b�ante de ses r�ves morts. En dehors de l'alcool et des r�veries solitaires, rien ne l'int�ressait. Il avait d�j� commenc� une psychoth�rapie et venait me voir, pouss� seulement par la r�putation que l'on me fait d'�tre un � sp�cialiste � pour �trangers. De m�re italienne et de p�re alg�rien, vivant en France, il avait fini par expliquer sa m�lancolie par le m�tissage dont il �tait issu. Encore un coup de l'�tranger !
Je le fis parler longuement de sa vie, et de la mani�re dont il l'avait un temps envisag�. Il n'avait pas toujours �t� ainsi, et je me demandais comment un tel avenir avait pu �tre aussi facilement terni. Tr�s curieux et observateur, il s'abreuvait de toutes les informations qui lui parvenaient. Comme beaucoup de ses semblables, passif, cette masse confuse l'assaillait sans savoir � quoi cela pouvait bien lui servir.
� Cela part dans tous les sens, les �glises deviennent de vrais paniers � salade. On assistera dans peu de temps � la perte des grandes religions avec des dogmes bien d�finis. �
1 

� La non-pens�e, bien s�r, a toujours coexist� avec la vie de l'esprit, mais c'est la premi�re fois, dans l'histoire europ�enne, qu'elle habite le m�me vocable, qu'elle jouit du m�me statut, ... �. � Quand la haine de la culture devient elle-m�me culturelle, la vie avec la pens�e perd toute signification. �2
Ainsi il aurait pu paraphraser Alain Finkielkraut. Tout en lui respirait la haine de la culture et, comme m�tis, il attribuait cette singularit� au fait de n'�tre ni d'un bord ni d'un autre.
Ce jeune homme �tait plong� depuis son enfance dans cette ambiance de haine de soi, de ressentiment et de perte du sens des choses. Dans le milieu urbain o� il �tait n�, on lui avait fabriqu� une ville sale et pollu�e. La t�l�vision �tait une affreuse chose empoisonnant l'esprit, tout son environnement prenait des allures monstrueuses... L'adolescent qu'il fut avait subi ce matraquage de cat�chum�ne d�sesp�r� et nostalgique. C'est cela, notre monde transpire de nostalgie !
M�me si Finfielkrault et tous les intellectuels patent�s s'en d�fendent, c'est la mal-m�moire qui les hante, eux qui sont charg�s d'ouvrir les regards vers l'avenir, le refusent en bloc. Souvenir des temps o� tout �tait r�gl� comme sur une partition musicale, o� la culture avait ses lois, ses mandarins et ses hi�rarchies immuables. Que l'on ne se rep�re plus selon ces antiques crit�res et c'est le chaos. On encense la R�volution mais l'on pr�f�re profiter de son �uvre quand elle est d�j� pass�, la vivre est bien trop cruel. Or c'est bien l� que le b�t blesse. Plus aucune valeur ancienne n'ayant cours, il s'agit peut-�tre de se poser, d'observer et de se fonder sur celles qui se cr�ent chaque jour sous nos yeux en se disant que, probablement, ce tourbillon a une raison d'exister.
Les Taggers, que disent-ils ? Ces jeunes qui br�lent des voitures, rackettent des vieilles dames sans d�fense, qui sont-ils ?
Pourquoi les Skin renouent-ils avec des rites cruels et macabres ? Que veulent ces jeunes qui ratissent les all�es obscures des parkings de banlieue, � la recherche d'une proie facile et silencieuse ? Le spectacle de cette violence doit-il nous d�tourner � jamais d'un projet de soci�t� ?
Je ne suis pas na�f au point de cautionner les crimes rituels de ces hordes sauvages, en affirmant que ceux-ci d�voilent une contestation l�gitime de la soci�t� globale. Mais doit-on pr�f�rer � cette violence celle, plus styl�e et propre d'un Lagard�re/Hachette/Exocet ? Combien de morts le groupe ELF a-t-il sur la conscience en Afrique ? La raison d'�tat ne nous dit pas grand chose. Et qui parle de monde insens� ?
Il est �vident qu'entre un � Zoulou� qui sent le mauvais alcool et un chef d'entreprise parfum� de Lanvin, le sens esth�tique d'un Occidental moyen choisit rapidement. D'un c�t� l'horreur contre laquelle on se mobilise , de l'autre un geste de soumission et d'impuissance, parce que ces gens l� sont hors d'atteinte. La justice n'est pas la m�me pour eux.3
� n'en pas douter, on a perdu le sens de la mesure, le traitement du crime rel�ve de la m�me incoh�rence que celui de l'information. Et cela concerne tous les secteurs de notre soci�t�. La passion l'emporte sur la raison ! La rumeur gagne sur l'information.
Sus aux � Zoulous � ! Vive les campagnes d'assainissement des banlieues grises. Le slogan coule vite sous la plume. Le coupable est tr�s vite d�sign� � l'�il plat des cam�ras et � la vindicte des juges.
Ces mots �crits par la victime d'un crime : � Omar m'a tu�e �, est devenu une sorte d'embl�me. Pour les bien-pensants, c'est un � Sus au truand ! �, pour les autres une banni�re contre l'injustice et le racisme rampant.
Ces jeunes gens qui sombrent dans la drogue, dans l'alcool ou dans la violence - aveugle en apparence - sont-ils si d�voy�s qu'on s'accorde � le dire ? Pour �tre de futurs adultes sains et respectables, doivent-ils tous ressembler aux artistes de la raquette, du ballon rond ou du cin�ma ? Que reste-t-il � une adolescence emmur�e qu'� v�g�ter au spectacle d'un monde adulte rong� par les hypocrisies les plus flagrantes ? La guerre du Golfe vit la d�faite totale de toutes les belles pens�es. M�me les philosophes �clair�s y all�rent de leur couplet � pour une guerre juste et n�cessaire �4 ... Si la morale d'antan est encore fiable pour certains, il suffit d'un masque � gaz et d'un abri antiatomique pour y survivre et, surtout, d'une sacr�e dose d'aveuglement pour encore y croire.
Ce n'est pas le monde qui sombre dans la barbarie ! Ce sont les r�ves de purification et de � nettoyage � de quelques-uns qui le rendent si sombre.
Plus c'est propre et plus c'est sale ! � vouloir tout �clairer on finit par cr�er autant de zones d'opacit�.
Et, � force d'�tre abreuv� de d�sespoir et de pens�es sans futur, l'adolescent finit par ignorer qu'il existe une beaut� humaine dont il est lui-m�me porteur, qu'il est un maillon de l'humanit� en marche. Car elle marche !
...
Je d�cidai, en accord avec ce jeune cr�ateur, d'entreprendre une s�rie de s�ances de d�sinformation. Pilonnage de son cat�chisme de cultiv� nanti, pour ego interchangeable. Et je m'appuyais sur la seule source d'informations que j'avais � ma disposition, son angoisse, ce serpent qui lui fouillait les entrailles depuis plus de cinq ans. Je lui appris donc la beaut� instinctive de son effroi. Je lui montrai que chaque sifflement du reptile signalait un danger de mort par normose. Il reconnut ainsi un peu plus les appels de son corps, �tonn� que cet amas de carbone et d'eau puisse, � ce point, faire preuve de tant de sagacit�.

Quand tout d�rive, notre dernier ami, c'est le corps ! Et nos penseurs nostalgiques � en pal�ontologues de la psych� � se r�f�rant � des dogmes du d�but du si�cle, ne savent plus ce qu'est la chair !

Je lui enseignai � se r�concilier avec sa r�volte, � ne plus se couvrir de honte � la vue de ses monstres int�rieurs et il d�couvrit peu � peu la po�sie des grisailles de la ville, la puissante complicit� des instincts de son corps. Il per�ut aussi qu'en laissant ce monde lui �chapper il perdrait le fil de sa vie et qu'il n'aurait rien � transmettre � sa prog�niture. Se remettre en amiti� avec le monde s'imposa � lui comme une t�che imm�diate.


Haine du monde

Est-ce un hasard pernicieux si la firme Thomson � d�fend la notion de produit ami �... � qui �pouse le d�sir de l'utilisateur et s'inscrit dans son d�cor 5 ? Le produit, l'outil, aurait-il �t�, un temps, l'ennemi de l'Homme ? On peut s'�tonner de cette annonce, en tous cas pass�e inaper�ue tant il est devenu �vident que l'Homme n'est plus en amiti� avec ses outils.
La question qui obs�dait tant Kierkegaarg, lorsqu'il se demandait si la science devait primer sur la vie, est d�sormais reprise par un ch�ur quasi-unanime. Pourtant, sans qu'il y ait d�bat, chacun se fait maintenant l'�mule de Dosto�evski qui, dans les M�moires �crits dans un souterrain d�non�ait avec une haine f�roce le culte du progr�s et de la technique. Apr�s le rejet de l'�tranger, de l'�tranget�, c'est au tour de la technologie de subir les lois d'exclusion. Comment avoir le go�t de vivre dans un tel environnement moral ? Que nous reste-t-il qui soit beau, qui soit bon ?
Des fantasmes mill�naristes, des pens�es de catastrophes flottent dans l'air que l'on respire, devenu soudain d�l�t�re. Les pays occidentaux sont gagn�s par la peur du d�sordre qui, cela ne fait pas de doute, prosp�re sur la plan�te. Les terreurs de l'An Mille reviennent au galop... ou en TGV.
Mais le chaos de l'univers ne nous int�resse absolument pas, seul la pousse de chiendent qui d�pare notre pelouse soul�ve de grands �mois. Ce petit grain de d�sordre prend des allures d'Himalaya sur l'horizon �troit de nos projections vers le futur. Nos �mois pour la lointaine souffrance durent le temps d'un commentaire... Mais le chiendent qui court sur le gazon nous cueille chaque jour au r�veil.
Tout le monde s'accorde sur la n�cessit� de voir na�tre un contrepoint � l'action de l'inf�me monstre technique qui, tel un fauve d�cha�n�, envahit la terre, y semant la panique et la mort, avec son armada cuirass�e, pr�c�d� par le bruissement affair� des marchands. � L'homme, par son nombre et par sa technique, a acquis la capacit� d'influencer, de perturber la biosph�re enti�re. Il peut mettre en jeu sa propre identit� et m�me sa p�rennit�. Il acc�de � ce statut presque � son insu et � son �tonnement, alors qu'une telle r�volution dans l'ordre des choses devrait s'accompagner d'un bouleversement de notre fa�on d'agir sur le monde.

(...) Cette situation r�clame une �thique �galement nouvelle qui emp�che le pouvoir de l'homme de devenir une mal�diction pour lui.
(...)
Nous sommes persuad�s que les adultes de demain, professionnels, consommateurs, citoyens, auront besoin de s'�tre forg� une telle conscience. (...) Cette d�marche ne peut �tre de pure connaissance mais vise �galement le savoir-�tre et les cons�quences de l'action humaine. �6

�thique ou Totalit� ?

Or, pour r�tablir la coh�rence perdue de l'humanit�, les int�grismes et les fondamentalismes modernes pr�nent une sorte de purification expiatoire, se fondant sur le m�me raisonnement que celui des existentialistes. � Nous ne pourrons sortir de cette crise angoissante que si nous arrachons l'homme vivant et souffrant aux engrenages de la gigantesque machine qui le broie .7
Il est �trange que l'Occident arrive � redouter, voire rejeter, les fondements m�mes d'une civilisation technicienne que le monde entier lui envie et cherche � imiter ! Sur fond de crise, les facteurs du monde sont de plus en plus rejet�s par l'�lite pensante. Les clercs mettent en �vidence � la barbarie de la science �8 et avancent � l'affirmation selon laquelle le d�sarroi des temps modernes r�sulte de l'hyper-d�veloppement du savoir scientifique et des techniques qu'il a engendr�s en m�me temps que du rejet par lui du savoir de la vie... �.9. Et, � le savoir de la vie s'oppose au savoir de la conscience et de la science, � ce que nous appelons en g�n�ral la connaissance �10.
Et pendant ce temps les publicistes se font philosophes et p�dagogues. Il y a de quoi en tournebouler plus d'un. Pas un seul instant, nul part il n'est question d'�motion, de sensation, ce qui fait l'Homme au bout du compte. Que l'on omette de parler de l'Inconscient, pourquoi pas, la notion est devenue tabou mais qu'il soit fait une impasse syst�matique sur les �l�ments essentiels qui fondent le contact de l'�tre � son monde devient suspect.
A regarder le paysage culturel contemporain, on ne manque pas d'�tre frapp� par cette fi�vre qui s'empare de nos concitoyens. Le moralisme le plus simpliste tient lieu de discours officiel et l'on a parfois l'impression d'�tre au bord de bouleversements politiques et sociaux qui conduiraient droit � des syst�mes tels que ceux que l'Inquisition avait mis en forme. D'antiques spectres resurgissent au point que la vague puritaine ouvre les portes du salut devant ce que l'on nomme violence, ins�curit�, acc�l�ration non contr�l�e du progr�s, etc. Effray�, l'Occidental ordinaire en arrive � recourir � des m�thodes exp�ditives pour conserver ses dogmes, ses rites, sa Trinit�, S�curit�, Stabilit�, Sant�. Tant et si bien que le long labeur de la civilisation para�t menac� car c'est lui l'accus� de ce proc�s o� la peur du devenir fige chacun dans une attitude frileuse, st�rile et affol�e, transformant chaque image de la diff�rence en figure de monstre.
On propose comme nouveaut�s des id�es rances et mal conserv�es, il s'en pr�sente chaque jour de meilleures et de plus sublimes.
Or les nouvelles initiatives ne naissent ni dans les salons de quelques riches marchands ni dans l'antichambre des politiques avis�s ni sous l'�il nacr� des cam�ras mais dans les sous-couches des soci�t�s, dans les bas-fonds obscurs de la civilisation, l� o� la frustration et la souffrance s'�rigent soudain en actes fondateurs. De la n�cessit� na�t le pouvoir d'inventer. Il en a toujours �t� ainsi. Mais il y a un grand pas � franchir des � lumi�res de la connaissance � aux noires t�n�bres qui servent de banlieue � beaucoup. Ce ne sont pas nos savants contemporains qui y parviendront les premiers.
Malheureusement, �thique rime souvent avec Totalit� ; Totalit� avec Totalitarisme. Mais celui qui nous attend est autrement plus pernicieux que ses anc�tres.

Sombre beaut� du monde et M�lancolie

Dix lignes dans France Soir, un entrefilet, concluent le passage de deux vies en ce monde. Il avait douze ans, elle en avait quarante ou � peu pr�s. Sa route a crois� ma vie comme un �clair. J'�cris � peine maintenant sur cet �pisode vieux de quatre ans. P. est morte apr�s avoir assassin� son fils L.. Je le savais, je n'ai rien fait, je n'ai rien pu faire. Pendant longtemps, je crois, je tra�nerai avec moi la pens�e que j'aurais pu, que j'aurais d�... Vision obs�dante de cette d�termination emportant avec elle dans l'au-del� un �tre qui ne demandait qu'� vivre. Je revois le cercle, �troit, de ses amis, tous inertes. Cela ne me console pas. Nous sommes li�s par un pacte, celui de l'immobilisme devant une mort programm�e et annonc�e. Chacun regarde l'autre avec, au fond de soi la certitude que la culpabilit� verrouillera les langues. Je refuse cela. J'ai regard� dans l'annuaire et j'ai rep�r� les noms de famille de P.. Il y en a un paquet. Tant pis, j'y mettrai le temps. Mais sa mort m'obs�de ! Celle de L. autant ! Je comprends trop.
Tout cela naviguait dans l'univers ultra prot�g� de St Anne, l'H�pital, celui des fous. Elle y �tait infirmi�re et, actuellement, dans les murs de ce lieu si propre, il se trouve un coupable, un pr�tendu psychanalyste, celui de P. J'ai su par elle que, peu avant sa mort, il avait donn� une conf�rence... sur le � Passage � l'acte �. Quelle horreur ! Cela n'est nullement �tranger � sa mort � elle. Il le sait. Il se tait. Peut-on encore oser autant de cynisme. Comment passe-t-il ses nuits ? Si j'esp�re un lecteur, un seul, pour ce livre, c'est lui. Qu'il sache combien sa l�chet� m'�c�ure, combien je le trouve au-del� de la veulerie, dans l'abjection la plus compl�te, lui qui cause, qui th�orise, c'est un monstre voil� tout ! Comment peut-il � baiser � sa femme apr�s ce qui s'est pass� ? Comment peut-il regarder avec tendresse un �tre qu'il doit aimer apr�s avoir humili� l'Autre qui g�t au fond de sa tombe. Apr�s avoir r�guli�rement � saut� � P. dans son cabinet ? Sur convocation en plus ! De quoi parle-t-il � ses enfants quand ceux-ci lui posent des questions sur la mort... ?
Un seul �tre de ce genre dans mon secteur - celui de ma vie �troite - m�rite un combat, une lutte � mort. C'est ainsi que je comprends la loi des hommes, le ciment d'une soci�t�, la r�gle d'�volution d'une civilisation. Que ce crime demeure impuni, laissant le coupable avec les honneurs, me motive suffisamment pour �crire, d�noncer, envisager un futur diff�rent. Pour que cela ne se reproduise pas. Je sais que je devrais dire : � Pour que cela se reproduise moins ! � Ce sera d�j� �a, le pr�sent suffit.
C'est vrai, � c�t� de cela, la Bosnie, je m'en fous ! Je ne m'excuse pas ! J'�cris et j'assume ! P. m'est plus importante que ce que me dit P.P.D.A. sur le reste du monde. C'est mon petit quartier � moi. Ce qui me pousse � descendre dans la rue. �a y est, j'ai pass� le cap, j'ai �crit. Maintenant, je ne crains plus grand-chose. Le reste n'a vraiment plus d'importance.
Ce qui est plus dur encore, c'est de pouvoir prendre une distance par rapport � ce fait cruel. J'aimerais y patauger avec toute mon affectivit�. Mais je sais que si je me laisse fascin� par ces sir�nes, je ne ferai pas �uvre utile. Je fais effort sur moi-m�me. L'ordinateur d�rape, il �crit autre chose, des mots aberrants. Je corrige difficilement. Il faut que je me tienne � ma r�solution, que je dise, avec la puissance de mon exp�rience, la force de ma raison, ce que je pense de cela. Pour dire compl�tement, il me faut m'extraire de l'�motion brute. Passer au � discours sur �, r�frig�rer le fait lui-m�me. Je le sais et l'accepte car il n'est pas d'autre voie possible pour inscrire l'�v�nement dans l'histoire. J'entends que ce fait passe dans l'histoire de la psychanalyse. Faire autrement conduirait � l'oubli.
Je ne sais pas pourquoi il est si difficile d'�crire tout cela. Il doit se passer quelque chose qui me d�passe et que je ne comprends pas.
Je tiens � le dire, l'�crire.
L'autre doit cuire dans son enfer !
C'est pesant, �a poisse, �a emp�se et �a soul�ve plein de questions. Auxquelles je ne peux r�pondre...
Elle �tait m�lancolique, class�e comme telle par la soci�t� des savants (?). Ceux de Sainte Anne... C'est pour cela qu'il la baisait sur commande, en toute impunit�, sur son divan de notable de la psychanalyse propre ! Un psychotique, �a ne parle pas ! Mais ce n'�tait pas une souillon, une vulgaire, elle �tait fine et intelligente. Elle avait plein de talent. Mais la psychanalyse l'a fig�e.
Mes Pairs, croyez-vous que je vous dise cela pour passer mon amertume ? L�gitime, non ! Les morts n'ont pas de poids et si nous pardonnons � l'un des n�tres, nous cautionnons tous les autres, les violeurs, les criminels contre l'humanit� ! Du Cambodge au Rwanda, passant par l'Alg�rie. � ma place, � th�oriser sur ce qu'il s'est pass�, je me sens plus utile qu'� compter les heures � me lamenter.
Sorry Monsieur E. Morin !


Telle est ma mani�re de rendre ma m�lancolie heureuse. Je vous dis moi : occupez vous de votre palier et nous verrons apr�s si nous pouvons gloser sur les crimes des autres sous les cam�ras de t�l�vision.

En �cho me reviennent ces mots de Novalis. � Faut-il que le matin revienne toujours ! Le pouvoir du temps ne prendra-t-il jamais fin ? Un funeste remue-m�nage vient troubler l'envol de la Nuit. L'offrande secr�te de l'amour ne br�lera-t-elle pas enfin pour toute l'�ternit� ? La lumi�re dispose d'un temps qui lui est compt�, mais le r�gne de la Nuit n'a de mesure ni d'�tendue. La dur�e du sommeil est infinie. Sommeil sacr�, viens - pendant leur besogne de chaque jour - apporter le bonheur aux adeptes de la Nuit ! �
11. Depuis ma lecture de Antonin Artaud, j'associe volontiers la nuit de certains psychotiques aux exp�riences que les Romantiques travers�rent, donnant naissance ensuite au Surr�alisme.

P. voulait mourir car elle ne supportait pas ce monde qu'on lui proposait. Elle voulait aussi soustraire son fils � cet enfer... Parfois, le fil se rompt qui nous relie au monde du soleil. Une force irr�pressible nous entra�ne vers des mondes sombres, dans les souterrains de l'�me. Bien peu en revienne mais cela ne veut pas dire que l'exploit demeure impossible. Peut-�tre m�me la n�cessit� s'en impose-t-elle maintenant. Le psychologue, du haut de sa chaire, vous confirmera qu'elle �tait bien m�lancolique. Alors, que fallait-il faire, la clouer dans son sympt�me, la mettre � l'�cart du monde, placer son enfant dans une institution ? Oui il y a bien un caract�re monstrueux � cet exercice sans appel d'un droit de vie ou de mort sur un �tre qui d�pend de vous.
Ce que j'ai crois� en �coutant P., je le retrouve chez la plupart des jeunes adultes que j'�coute... M�me discours, m�me abattement, m�me cynisme, m�me d�saffection devant la mis�re du monde... La mort les accompagne au point qu'elle fait partie du paysage. Alors que rien ne tra�ne autour d'eux qui soit dangereux, ils �prouvent le besoin d'appeler la d�esse fatale. Et les occasions ne manquent pas. Ce que je sais de la clinique me conduit alors � envisager qu'un syndrome de M�lancolie couve sous l'apparence de jeunes gens bien adapt�s. Mais je ne peux compl�tement me r�soudre � dire qu'il s'agit de pathologie.
Quand la l'horizon s'obscurcit au point de voiler toutes les lumi�res de l'espoir, quand l'on nous raconte que la technique tue, que la t�l� inspire les crimes les plus fous, que l'ordinateur ab�tit, que Les Gens perdent le sens des responsabilit�s, qu'ils ne savent plus �lever leurs enfants... comment oser esp�rer ?
Cela m'�voque un r�ve que Jean-Paul Friedrich Richter attribue � un personnage de Flegeljahre : � Pareil au chaos, le monde invisible voulait enfanter toutes choses ensemble, les figures naissaient sans cesse, les fleurs devenaient arbres, puis se transformaient en colonnes de nuages et � leur fa�te poussaient des fleurs et des visages. Puis je vis une vaste mer d�serte, o� nageait seulement le monde, petit �uf gris tachet� que les flots ballottaient. De toutes choses, dans ce r�ve, on me disait le nom, mais je ne sais qui. Puis un fleuve traversa la mer, portant le cadavre de V�nus. Ensuite, il neigea des �toiles lumineuses, le ciel fut vide ; mais � l'endroit o� est le soleil � midi s'alluma une rougeur d'aurore ; la mer se creusait au-dessous de ce point, et � l'horizon s'amoncelait sur elle-m�me, en d'�normes volutes de serpent, couleur de plomb, fermant la vo�te c�leste. Du fond de la mer, sortant des mines innombrables, des hommes tristes, pareils � des morts, surgissaient, et ils naissaient. �
Plus d'un si�cle d�j� s'est �coul� et pourtant les nuages sombres semblent s'�paissir...
Que se passe-t-il ? Aurait-on raison de dire que l'univers rentre dans la nuit ? Pourtant, arpenter les rues de nos villes, entrer parfois dans l'intimit� d'une famille, �couter les t�moignages de ses habitants anonymes dont les �ges traversent toutes les g�n�rations, apporte d'autres convictions. S'agit-il du m�me monde, celui que les intellectuels bien pensant nous d�peignent ne para�t pas �tre tout � fait celui qui bruit de vie dans les bars, la nuit ou sur les routes durant chaque week-end ?
� l'�vidence, ceux-l� � Les Gens � ne se sentent pas concern�s par les d�dales des discours de fin de si�cle, mais sont-ils tous des supp�ts de l'enfer, des �tres sans �me ni conscience ?12
Il existe un monde parfaitement circonscrit, dont on conna�t les m�urs, les habitudes domestiques, o�, comme dans un zoo, l'on finit par conna�tre les particularit�s de chaque t�te de b�tail. C'est une unit� tranquille que seules quelques aberrations viennent troubler...
Parfois une tornade semble emporter l'une de ces familles dans un drame que rien ne laissait soup�onner. Tel jeune homme tranquille se transforme en un criminel sauvage.
Que se passe-t-il ? Est-ce la folie qui gagne ? L'Homme moderne subirait-il les ravages d'un virus semblable � celui des � vaches folles � ? La mise au ban d'une soci�t� - choisie ou provoqu�e, la marginalisation ne sont pas naturelles � l'Homme et, pour nombre de exclus, la r�int�gration sociale passe volontiers par une tr�s puissante tendance - suicidaire m�me - � prendre leur habitat, banlieue grise ou autre g�te culturel pour cible de leur rage. C'est une puissante fureur autodestructrice qui les anime. Il est pratiquement impossible de contr�ler ce remugle qui se produit dans les entrailles d'une soci�t� tant il est impr�visible, puissant et, finalement, effrayant13. Il choque le citoyen moyen au point o� il s'y attend le moins, dans son environnement, dans la s�curit� de son environnement proche. Ce faisant, c'est � leur patrimoine que ces � errants � s'en prennent et leur geste, � l'�vidence, est violent, ravageur, aveugle mais il est fondamentalement suicidaire. N'est-ce pas l� l'expression de la tendance jug�e par les psychiatres comme la plus dangereuse du m�lancolique qui s'en prend � ce qu'il a de plus proche, de plus aim�, pour lui �viter de subir le m�me sort funeste, celui d'une vie consid�r�e comme insens�e ?
Entre P. et ces fous violents des banlieues il y a des similitudes, seuls les � moyens � d'y parvenir diff�rent. L'expression de la souffrance morale varie selon les milieux o� l'on se trouve.
Il y a, ailleurs, hors du feu des cam�ras et des loupes des entomologistes modernes, des Gens qui traversent le temps et l'espace des villes, autrement, d'une vie trouble, agit�e de soubresauts singuliers, des �tres souffrant d'une tr�s grave et dangereuse pathologie nomm�e M�lancolie... Mais quand un grand nombre de personnes est frapp� d'une maladie, il s'agit d'une �pid�mie ! Non ?

Un futur pour ce monde insens� ?

L'Univers est dans la nuit ! Nous ne sommes pas les premiers � d�couvrir la beaut� fascinante de la Nuit. Les romantiques allemands l'avaient �prouv�e avant nous. Et si, du fond de nos insondables m�tropoles, des hommes tristes, pareils � des morts, surgissent chaque jour, et ils naissent, faut-il les rejeter dans un fleuve de plomb ?14 Se pose alors la question redoutable du futur. Elle est si souvent pos�e, les r�ponses sont si souvent les m�mes que l'on se prend pour Sisyphe � l'aborder de nouveau. Comme face � un probl�me insoluble devant lequel tous les plus grands savants ont perdu leur science on se prend d'une certaine fascination, esp�rant une inspiration divine qui d�nouerait l'�nigme fatale.
Dans sa publicit�, la Fondation Nicolas Hullot pr�conise une nouvelle �thique qui emp�che l'homme de devenir une mal�diction pour lui-m�me. Si l'intention correspond � une v�ritable volont� humaniste, il convient de dire qu'une �thique, si nouvelle soit-elle ne serait que palliatif. � quoi bon une nouvelle morale que rien de sensible ne viendrait appuyer.
La vie existe-t-elle ? Existe-t-il une coh�rence dans ce que nous vivons ?
Telles sont les questions que se posent les enfants, les adolescents et de nombreux adultes. Ces derniers voudraient ajouter : � Y a-t-il un sens dans ce monde troubl� ? � Tant que nous n'aurons pas r�pondu � ces questions, toute �thique ne serait qu'une conversion de force et une tyrannie suppl�mentaire, l'invention d'une �lite. Belle et coh�rente pour quelques �rudits mais prison pour Les Gens. Tout Comit� d'�thique n'est, pour longtemps, qu'une chambre d'application de la morale environnante. Il est charg� de dire le Bien ou le Mal, selon des dogmes... d�j� morts.
Il est impossible de r�pondre � ces questions que se posent nos enfants, nous sommes dans un couloir, un sas. Ils savent - nos enfants - que les anciennes r�ponses n'ont plus cours. Nous feignons encore de le croire mais leur scepticisme finira par nous convaincre. Notre monde, et seulement le n�tre, est dans un passage. Une morale diff�rente voit le jour qui bouleversera l'Ordre, qui n'est plus �tabli. Dans un petit coin de banlieue grise une cr�che s'illumine. Mais la T�n�bre ne renoncera pas si vite.
Par son �motion, l'Homme acc�de � une vision plus vaste de la r�alit� sensible. Et, de notre temps celle-ci est sombre, sombre comme l'�r�be. On nous convainc de cela.


Dieu est vengeur

Nous cherchons vainement les lumi�res c�lestes, par r�flexe et parce que nos parents l'avaient appris ainsi, mais c'est au plus profond des immeubles impersonnels que r�sident d�sormais les lumi�res des humains. Nous cherchons l'Unit� et l'Harmonie et notre monde n'est que multiplicit�, diversit� et discorde. On nous a dit que dieu �tait bon et mis�ricordieux. Le n�tre est vengeur et vaniteux. Il inspire nos r�ves les plus cruels et nous l�gue des images de violence et de d�flagration.
Selon toute vraisemblance il en est plusieurs qui se battent, l�-bas, au Paradis pour la supr�matie sur le monde. Et vous voulez nous emp�cher de crever de terreur devant ce monde insens� ? Plut�t l'Enfer !
Mais contez-nous d'abord des histoires qui finissent mal, pour mieux nous pr�munir contre ce qui se passe ici en r�alit�. � quoi bon des contes doucereux pour nos enfants ? Voulez-vous les assassiner en les privant de d�fenses et en les confinant dans un monde insupportable de bont� ? Que non, nous voulons vous entendre dire que les loups ne mangent plus les M�re'Grand, que l'Homme n'est plus au centre de l'Univers et qu'il n'est qu'une particule h�sitante et trouble, ne connaissant ni son histoire ni son devenir. Nous voulons vous entendre dire que nos parents n'�taient ni des imb�ciles ni des irresponsables, � n'avoir pas vu que l'on passerait si vite de la locomotive � vapeur au TGV, des postes � gal�ne � Internet.
Notre idole n'est ni la belle V�nus ni la puissante Diane, c'est une dame de mort et de t�n�bres, son �poux est ma�tre du chaos.
Messieurs les philosophes il vous faut revoir vos r�dactions de gar�onnets de sous-pr�fecture, ce monde que nous vivons est notre nid, nos enfants y naissent. Qu'ils ne connaissent dans berceau que les bruits sourds des voitures b�liers qui d�foncent les vitrines de la grande surface, juste � c�t�, ne veut pas dire que nous ne les aimions pas. Pour eux, la vie commence ainsi !
Vous-m�me ! Douteriez-vous du bonheur de vos harmonies, le matin en entendant une vache meugler en v�lant, si fort que vous ne pourriez plus penser ?
� qui s'adresser pour partager ce fardeau de tristesse, de non-sens et de peur de l'avenir, pour recevoir un peu de r�confort et trouver des semblables qui auraient r�ussi l� o� nous avons �chou� : trouver un but � ce monde insens� ? � qui confier que ce monde nous remplit d'effroi ? �chapper � l'indignit� ! Qui osera vous dire que vous n'�tes pas seul � conna�tre ce trouble terrible, ce refus de votre propre monde, celui que vos anc�tres vous ont l�gu� ? Vos parents �taient-ils donc si stupides, � ne rien vous dire de ce qui allait faire votre vie d'adulte, � vous livrer sans d�fense aux fureurs de ce monde absurde ?

Je vis le m�me temps que vous, les m�mes impuissances, la m�me indignit�, je sens peser sur mes paroles et ma volont� de partager un peu ces souffrances d'autres peuples, l�-bas en Afrique ou en Alg�rie le m�me silence terrible. Et ce qui me reste de courage et de force me conduit � penser que, du lieu o� je suis, il y a encore place pour un possible... Peut-�tre demeure-t-il encore un espace pour une parole libre, ailleurs, en dehors des �glises officielles ? Et ne m'a-t-on pas appris que la libert� reposait sur le pouvoir de la parole ?

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